IA & conformité
AI literacy : l'obligation de former vos collaborateurs à l'IA
C'est l'obligation la plus large du règlement européen, celle qui concerne toutes les entreprises quelle que soit leur taille, et c'est aussi la plus facile à traiter, à condition de savoir ce qu'on doit démontrer.
Par Gérald Houzé · · 7 min de lecture
Ce que dit le principe
L'article 4 du règlement (UE) 2024/1689 pose une obligation de moyens : les fournisseurs et les utilisateurs de systèmes d'intelligence artificielle prennent des mesures pour assurer, autant que possible, un niveau suffisant de maîtrise de l'IA chez leur personnel et chez les personnes qui utilisent ces systèmes pour leur compte.
Deux mots méritent l'attention. « Suffisant » signifie que le niveau attendu dépend du contexte : des utilisateurs, des systèmes concernés, et des personnes sur lesquelles ces systèmes produisent des effets. « Pour leur compte » élargit le périmètre au-delà du contrat de travail : les prestataires qui manipulent vos données et vos outils entrent dans le champ.
Il ne s'agit donc pas d'un catalogue de formation imposé, mais d'une capacité à démontrer que les personnes exposées savent ce qu'elles manipulent.
Trois publics, trois contenus différents
La direction
Ce qui se joue à ce niveau n'est pas l'usage des outils mais la responsabilité. Un dirigeant doit comprendre où l'entreprise est exposée, quels usages relèvent du haut risque, quelles décisions ne peuvent pas être déléguées à un système, et ce qu'engage sa signature. C'est une demi-journée, pas un cursus.
Les managers et les utilisateurs métiers
Le contenu utile est très concret : ce qu'on peut saisir et ce qu'on ne peut pas, pourquoi une réponse plausible peut être fausse, comment vérifier, quelles productions ne doivent jamais partir sans relecture, et à qui poser une question. Une session courte et adossée à des situations réelles de l'entreprise vaut mieux qu'un module générique de trois heures.
Les superviseurs humains
C'est le public le plus souvent oublié, et le plus important. Les personnes chargées de relire les recommandations d'un système à haut risque, typiquement en RH, doivent être formées à quelque chose de difficile : contredire la machine. La tendance naturelle est de valider ce qui est proposé, d'autant plus vite que le volume est élevé. Une supervision qui n'invalide jamais rien n'est pas une supervision.
Le point que les audits regardent en premier
La preuve. Un contenu de formation excellent mais non tracé ne vaut rien face à un contrôle. Une sensibilisation modeste, datée, avec une liste d'émargement et une attestation nominative, constitue un élément de dossier. Formez d'abord, mais documentez systématiquement.
Ce qu'il faut conserver
- Le support utilisé, daté et versionné.
- La liste des participants, avec fonction et date.
- Une attestation nominative de suivi.
- Le parcours d'intégration prévu pour les nouveaux entrants, faute de quoi le niveau de maîtrise se dégrade à chaque recrutement.
- La date de la prochaine mise à jour, les outils évoluant plus vite que les formations.
Par où commencer quand on part de zéro
L'ordre qui fonctionne est contre-intuitif : ne commencez pas par la formation. Commencez par savoir qui utilise quoi, ce que donne la cartographie et l'audit d'exposition au Shadow IA. Vous saurez alors qui former en priorité, et sur quels cas concrets.
Formez ensuite, puis diffusez la charte d'usage au cours de la session plutôt qu'après. Une charte présentée et expliquée est appliquée ; une charte envoyée par courriel est archivée sans être lue.
Ce que « suffisant » veut dire en pratique
Le règlement ne fixe ni durée, ni programme, ni certification. Cette souplesse déroute, mais elle est cohérente : le niveau attendu d'un comptable qui utilise un correcteur automatique n'est pas celui d'un chargé de recrutement qui valide un classement de candidatures.
Le critère opérationnel que nous appliquons est le suivant : une personne dispose d'un niveau suffisant si elle sait répondre à quatre questions sur les outils qu'elle utilise. Que fait-il exactement ? Sur quelles données ? Comment puis-je savoir qu'il se trompe ? Que dois-je faire si c'est le cas ? Une personne qui bute sur l'une de ces quatre questions n'est pas formée, quel que soit le nombre d'heures suivies.
Combien de temps y consacrer
Pour une entreprise de vingt à cent salariés, un dispositif complet représente en général une demi-journée pour la direction, une à deux heures par groupe d'utilisateurs métiers et une demi-journée pour les personnes qui supervisent un système sensible. Soit deux à trois jours d'animation au total, à renouveler partiellement chaque année.
Ce volume surprend souvent par sa modestie. Il s'explique par le fait que l'essentiel du contenu n'est pas technique : il porte sur des règles d'usage et des réflexes de vérification, qui se transmettent vite dès lors qu'ils sont adossés à des situations réelles de l'entreprise.
Les trois objections qu'on nous oppose
« Nos salariés n'utilisent pas l'IA. » Dans les faits, l'audit d'exposition démontre presque toujours le contraire, et le sujet est de toute façon présent dans les logiciels métiers, sans que personne ne l'ait choisi.
« Nous sommes trop petits. » L'obligation ne comporte pas de seuil d'effectif. Ce qui varie avec la taille, c'est le format du dispositif, pas son existence.
« Nous formerons quand le cadre sera stabilisé. » C'est l'obligation la moins susceptible d'évoluer, parce qu'elle est formulée en termes de résultat et non de procédure. Attendre revient surtout à laisser les usages s'installer sans règles.
L'effet secondaire, qui n'est pas le moindre
Les entreprises qui traitent ce sujet sérieusement constatent rarement une baisse de l'usage de l'IA. Elles constatent un déplacement : les usages sortent de la clandestinité, se concentrent sur des outils validés, et deviennent discutables en réunion. La conformité, ici, produit un gain d'efficacité réel plutôt qu'une contrainte supplémentaire.
Répondre à l'obligation
Programmes d'acculturation et de formation
Séminaire de direction, sensibilisation des managers et des utilisateurs, formation des superviseurs, avec attestations de suivi valant preuve d'audit.